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Voyage au cœur des 18 montagnes de l’Ouest ivoirien

À l’extrême ouest de la Côte d’Ivoire, là où la route semble s’élever vers le ciel et où la brume enlace les sommets à l’aube, se dresse la ville de Man. Chef-lieu de la région du Tonkpi et du district des Montagnes, cette cité fascinante constitue le poumon économique et administratif de la zone forestière montagneuse.

Située à environ 450 kilomètres d’Abidjan, Man est depuis toujours connue sous un nom évocateur : la ville aux 18 montagnes. Mais derrière cette appellation qui forge l’identité de la région se cache une réalité profonde, où la géographie dialogue intimement avec le sacré.

L’origine d’un chiffre chargé de sens

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L’expression « ville aux 18 montagnes », ne relève ni du hasard ni d’un simple inventaire cartographique. Elle plonge ses racines dans l’observation séculaire du peuple Dan, que l’on appelle aussi Yacouba, pour qui le chiffre 18 incarne l’équilibre, la protection et la force collective. Dans la tradition orale, il symbolise une totalité harmonieuse, un cercle achevé. Les montagnes ne sont donc pas perçues comme de simples élévations de terrain, mais comme une couronne naturelle, des présences tutélaires chargées de veiller sur la cité et d’en garantir la prospérité.

Une ville encerclée par une couronne de sommets

Contrairement à une idée répandue, Man ne se déploie pas au sommet des montagnes mais dans une vaste cuvette naturelle, ce qui donne au visiteur l’impression d’une ville étroitement enlacée par la roche. Certaines hauteurs surgissent au cœur même de l’espace urbain, intégrées au quotidien des quartiers, servent de repères familiers aux habitants. D’autres reliefs, plus imposants, se dressent en périphérie immédiate et dans l’arrière-pays, dessinant une ceinture montagneuse continue autour de la cité.

Parmi ces géants, le mont Tonkpi, parfois appelé Tonkoui, domine l’ensemble. Culminant à environ 1 189 mètres dans la zone de Biankouma, il est le point le plus élevé de la Côte d’Ivoire et le véritable toit de la région. Pourtant, la montagne la plus emblématique demeure la Dent de Man. Moins élevée mais infiniment plus symbolique, elle s’impose par son profil rocheux en forme de croc. Il culmine à près de 881 mètres, et est visible depuis presque tous les points de la ville.

Autour de ces deux repères majeurs gravitent les autres sommets qui composent l’ensemble des 18 montagnes. Au nord et au nord-ouest de Man, des reliefs comme le mont Gouessou ou le mont Gla atteignent des altitudes proches de 900 mètres, tandis que le mont Dan et le mont Gban, situés dans l’arrière-pays immédiat, oscillent entre 700 et 850 mètres. À l’est et au sud-est, en direction des zones agricoles et forestières, les monts Zogaleu, Kahin et Yélé, dont les hauteurs varient généralement entre 600 et 750 mètres, structurent le paysage rural et occupent une place importante dans la tradition locale. Plus au sud et au sud-ouest, vers Danané et Logoualé, les reliefs gagnent en densité et en mystère avec des sommets comme le mont Pahé, le mont Kourougba ou le mont Bahé, dont certains approchent ou dépassent les 900 mètres, souvent dissimulés sous une forêt dense. À l’ouest enfin, en direction de Bloléquin, des montagnes de transition telles que le mont Blolé ou le mont Guezoué ferment progressivement l’horizon. Plus éloignés mais fortement ancrés dans l’imaginaire régional, les monts Péko et Sangbé, situés au cœur de leurs parcs nationaux respectifs, ainsi que le mont Nimba à la frontière ivoiro-guinéo-libérienne, complètent symboliquement cette couronne montagneuse qui veille sur Man.

Entre chemins ouverts et territoires sacrés

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À Man, la montagne n’est jamais un espace neutre. L’accès aux sommets obéit à des règles tacites où la difficulté du terrain se mêle au respect des traditions. Certaines hauteurs, proches de la ville et bien connues des populations, sont devenues des lieux de promenade, de randonnée et d’apprentissage, souvent parcourus avec l’accompagnement de guides locaux. Elles offrent aux visiteurs des points de vue spectaculaires et un premier contact avec la montagne vivante.

D’autres reliefs, plus reculés, relèvent d’un tout autre registre. Considérées comme sacrées, certaines montagnes sont associées aux ancêtres, aux rites et aux forces invisibles qui protègent la communauté. On ne s’y aventure qu’avec l’accord des autorités traditionnelles, après des gestes de respect parfois accompagnés d’offrandes, car la montagne y est perçue comme un être habité. Enfin, quelques massifs demeurent volontairement inexplorés, protégés par une végétation dense ou des parois abruptes, ce qui conserve intact le mystère qui nourrit l’identité spirituelle de la région.

Un sanctuaire entre ciel et terre

Découvrir Man, c’est accepter de ralentir pour écouter le vent glisser entre les rochers et les feuillages. Ici, la montagne n’est jamais un simple décor : elle est mémoire, refuge et transmission. Des cascades nichées au creux des failles rocheuses aux ponts de lianes suspendus au-dessus des rivières, chaque élément du paysage rappelle que dans l’Ouest ivoirien, la nature ne se conquiert pas. Elle s’apprivoise avec humilité, à l’ombre des montagnes qui, depuis des siècles, veillent silencieusement sur la ville de Man.

Texte : Mano

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