Abidjan Art Week : la ville fabrique son marché de l’art, de jour comme de nuit

À Abidjan, le marché de l’art ne se décrète pas. Il se vit. Il se construit dans les galeries, mais aussi dans les échanges, les débats, et jusque tard dans la nuit. La troisième édition de l’Abidjan Art Week (AAW) du 7 au 12 avril en a donné une démonstration concrète : celle d’un écosystème en mouvement, porté par ses lieux, ses artistes et son public.
Le ton est donné dès l’ouverture, avec un lancement à la LouiSimone Guirandou Gallery. Un choix fort, presque manifeste. En rendant hommage à Simone Guirandou-N’Diaye, pionnière et mentor de toute une génération, les organisateurs rappellent que ce marché s’inscrit dans une histoire, dans une transmission. Mais très vite, l’événement dépasse les symboles pour entrer dans le concret.
Immersion urbaine

Pour cette édition, l’art a pris la route. Le dispositif des Tour Bus, avec un point de ralliement stratégique au Parking de la Tour du Sofitel Hôtel Ivoire où étaient stationnés les bus de Côte d’Ivoire Tourisme, a permis de quadriller la métropole et de rendre les galeries accessibles à tous.
Dès le mercredi 8 avril, le périple a débuté par l’étape « Cocody 1 », menant les passionnés de 14h à 19h30 à travers des institutions majeures comme la Galerie Kynome, la Galerie Studer, la Galerie Cécile Fakhoury et la Fondation Donwahi. Le lendemain, jeudi 9 avril, le bus a poussé l’exploration vers « Cocody 2 » et « Abobo », où se sont ouvertes les portes de la Galerie Sankonian, du MUCAT, de la Galerie Houkami Guyzagn, de la Galerie Labaraque et de la Fondation BJKD.
Le vendredi 10 avril, c’est l’axe « Zone 4 – Plateau » qui était à l’honneur, avec des arrêts remarqués à la Galerie Amani, la Galerie Eureka, Walls House of Art et La Rotonde des Arts. Ces itinéraires ne sont pas de simples trajets ; ils sont le fil conducteur qui relie les quartiers et les sensibilités.
Débats de fond

Dans cette dynamique, certaines expositions ont particulièrement retenu l’attention. À la galerie Houkami Guyzagn, l’artiste Pascal Konan a créée l’événement avec son exposition BABI, LA CITÉ DES DIEUX. Depuis le 2 avril, le public s’y est pressé, attiré par une œuvre qui capte l’essence même d’Abidjan. « Abidjan est une ville pleine d’énergie, en constante évolution, mais aussi marquée par une forte culture de l’apparence », explique l’artiste.
À travers ses toiles, célébrités, figures de pouvoir et récits de réussite deviennent les nouveaux dieux d’une cité en mutation. L’engouement autour de cette exposition illustre une réalité : le marché se nourrit aussi de récits capables de parler au public. Non loin de là, à la Galerie Eureka, la réflexion prend le relais. Une conférence-débat animée par Nesmonde Dokoui, Essoh Sess et Saint-Étienne Yeanzi interrogeait les fondements mêmes de la création : qu’est-ce que la culture ? qu’est-ce que l’art ? et surtout, comment peuvent-ils contribuer au développement des sociétés ? Ici, le marché ne se limite plus à la circulation des œuvres ; il devient un espace de pensée.
Effervescence nocturne

L’un des moments les plus marquants reste sans doute la Nuit des Galeries, le samedi 11 avril. Ce temps fort a transformé Abidjan en un véritable parcours nocturne, où le départ de 14h n’était que le prélude d’une épopée qui s’est prolongée jusqu’à 00h30. Entre la Galerie Sankonian, le MUCAT, la Fondation Donwahi ou encore Walls House of Art, plus de dix lieux sont restés ouverts sous les étoiles. Ce soir-là, l’art est sorti de ses cadres habituels pour devenir une expérience collective, accessible et résolument festive.
Mais après l’agitation de la métropole, le parcours s’est offert une respiration finale le dimanche 12 avril avec une escapade hors les murs, direction Grand-Bassam. Le convoi a quitté le Sofitel à 11h pour rejoindre la ‘’Maison de l’art’’ de la Fondation SGCI. Dans ce cadre historique, ex hôtel des postes et douanes, le rythme s’est ralenti. Les échanges se sont prolongés et les regards se sont croisés une dernière fois. Cette clôture à Bassam n’était pas qu’une fin de programme, mais une véritable apothéose : elle a scellé une semaine d’énergie collective, qui est la confirmation de ce que l’Abidjan Art Week est devenue une manufacture incontournable de l’art contemporain africain.
Texte : Mano