Isabelle Anoh : « Si nous voulons développer la mode, il faut que nous parlions d’une même voix »

À l’occasion de la 18e édition d’AfrikFashion Show qui se tiendra du 11 au 15 novembre, sa promotrice, Isabelle Anoh, entend donner une nouvelle impulsion à l’événement. Dans cette interview accordée à Abidjan Planète, elle revient sur les innovations annoncées, la valorisation des jeunes créateurs et les défis à relever pour faire rayonner la mode ivoirienne.

Quel est le thème de cette 18e édition ?
Le thème, c’est « Matière et créativité ».
Quel message souhaitez-vous porter à travers ce thème ?

On retrouve de plus en plus le textile ivoirien, qui est véritablement mis en lumière. Nous avons estimé qu’AfrikFashion, qui promeut la mode ivoirienne et africaine, devait aussi valoriser ce textile et le savoir-faire de nos artisans à travers la créativité. L’objectif, c’est que nous nous appropriions davantage ce textile dans notre quotidien et que les femmes comme les hommes portent des tenues proposées par nos créateurs.
Combien de jours durera l’événement cette année ?
Cette année, l’événement se déroulera du 11 au 15 novembre. Nous n’avons pas pu l’organiser l’année dernière et nous avons voulu prendre le temps de repenser un peu le modèle. Après plusieurs années consacrées à la promotion, il fallait aussi nous donner les moyens d’aborder d’autres aspects de l’événement, notamment la réflexion sur les enjeux du secteur, et de revoir nos priorités. Le changement, cette année, c’est l’ajout d’un volet de réflexion. Nous ouvrirons l’édition avec un panel consacré à l’accompagnement des acteurs du secteur de la mode.

Le deuxième jour, puisque nous parlons de matière et de textile, nous irons à la rencontre des femmes qui tissent le pagne de chez nous.
La troisième journée sera consacrée à une soirée Fashion Networking. Nous voulons réunir les acteurs du secteur : créateurs confirmés, jeunes créateurs, médias et professionnels du marché. Ils pourront échanger pendant une heure et demie. Si nous voulons développer le secteur de la mode, trouver des financements et faire entendre notre voix, il faut que nous parlions d’une même voix. Bien évidemment, nous aurons le grand défilé de mode. Nous terminerons par un brunch convivial sur le bateau, comme nous le faisons chaque année.
Quels stylistes seront de la partie ?
Je vais vous surprendre : cette année, j’ai vraiment envie de mettre la jeunesse en avant. Nos jeunes créateurs sont talentueux et il est important de les valoriser. Nous aurons aussi des noms connus, comme Ibrahim Fernandez.
Concrètement, quel accompagnement proposez-vous aux jeunes créateurs au-delà du défilé ?

C’est justement ce que nous voulons changer. Avec AfrikFashion, nous n’avons pas encore mis en place de cadre de formation pour accompagner les jeunes. Contrairement à Grand-Bassam Fashion Day, où nous organisons chaque année des formations pour améliorer la qualité des créations.
Jusqu’à présent, AfrikFashion était destiné aux créateurs expérimentés. Cette année, nous ouvrons davantage la porte aux jeunes. Je veux trouver les moyens et les mécanismes nécessaires pour accompagner ceux qui s’installent dans le secteur de la mode.
Cet accompagnement peut prendre plusieurs formes : la formation, le positionnement sur des événements, notamment à l’international — ce que nous faisons déjà — ou encore des rencontres avec des créateurs plus connus.
Quels critères ont guidé le choix des stylistes ?
Je ne décide pas seule : un comité est mis en place. Jusqu’à présent, nous lancions un appel à candidatures, puis nous évaluions les propositions reçues.
De mon côté, je suis les créateurs présents sur le marché, à travers les réseaux sociaux et les rencontres. Je m’intéresse à ceux qui bougent, se distinguent et dont le travail est reconnu.
Il m’arrive d’acheter des tenues pour vérifier les finitions, la qualité de réalisation et le rendu. Cela me permet de retenir quelques noms. Ensuite, le comité se réunit et nous faisons nos choix.
Combien de créateurs participeront cette année ?
Nous avons retenu 15 créateurs pour la grande soirée.

Existe-t-il un programme d’accompagnement des jeunes créateurs par les anciens ?
Non, il n’existe pas de programme formel d’accompagnement des jeunes par les plus anciens. Il faut dire que c’est d’abord du business.
Cependant, de manière informelle, les plus anciens soutiennent les plus jeunes, du moins ceux qui acceptent d’être accompagnés.
La soirée Networking que je lance a pour objectif, à terme, de mettre en place un système de référents et de mentors. Ceux qui accepteront d’être coachés et accompagnés trouveront toujours une porte ouverte et une écoute.
Quels sont, selon vous, les principaux obstacles au développement de nos marques à l’international ?
Les créateurs ivoiriens ont du talent, c’est indéniable. À mon avis, les principaux freins sont le financement, la qualité du produit et la capacité de production.
Vous insistez beaucoup sur le financement. Les créateurs peuvent-ils trouver des solutions sans dépendre uniquement des sponsors ?
Seul, il n’est pas évident de trouver des financements. Je pense qu’il faut se tourner vers les structures de financement, les banques et les dispositifs d’accompagnement de l’État.
Je crois que le ministère de la Culture et le ministère de la Jeunesse ont mis en place le programme Fin’culture pour accompagner les acteurs. Le panel devrait permettre de mieux informer les créateurs sur ce dispositif.
Malgré vos efforts, pensez-vous que la Côte d’Ivoire soit aujourd’hui une destination incontournable de la mode en Afrique ?
La Côte d’Ivoire fait partie des destinations de la mode. Cependant, pour devenir une capitale incontournable, il faut un véritable accompagnement institutionnel.
Il faut aussi des événements de mode de qualité. Nous ne pouvons pas nous contenter d’un ou de deux événements pour prétendre au statut de capitale de la mode.
Nous devons nous donner la main pour organiser plusieurs événements tout au long de l’année, sans nous faire de l’ombre les uns aux autres ni chercher à être au-dessus des autres. Il faut également créer des espaces d’échange : la mode ne se résume pas aux défilés. Les acteurs doivent pouvoir se retrouver pour discuter des problématiques du secteur.
Qu’est-ce qui empêche l’organisation de plusieurs événements ?
Le problème, c’est que la mode coûte cher. Aujourd’hui, les sponsors ne sont plus ceux d’autrefois. À l’époque, il y avait de gros sponsors dans la mode. Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui. Les idées ne manquent pas. Les organisateurs sont parfois freinés parce qu’ils ne disposent pas de moyens suffisants pour monter de grands événements.
Pourquoi, selon vous, les financements restent-ils difficiles à obtenir ?
Certains partenaires ne veulent même pas associer leur image à la mode. Ceux qui acceptent de le faire ne sont pas nombreux. On retrouve souvent les mêmes partenaires, notamment dans le textile et les secteurs des mèches et des produits capillaires, alors que leurs budgets de sponsoring ne sont pas nécessairement élevés.
D’autres entreprises estiment qu’un simple défilé de mode ne leur apporte pas suffisamment de visibilité.
Comment voyez-vous l’avenir d’AfrikFashion à moyen terme ?

La mode ne se démode pas. Je souhaite donc qu’AfrikFashion continue d’exister et prenne davantage d’ampleur. L’ambition serait d’organiser un événement sur toute une semaine ou du mercredi au dimanche, avec des défilés chaque soir et, en matinée, des temps de réflexion sur les enjeux du secteur.
Au-delà de l’événement lui-même, je veux qu’AfrikFashion ait un impact réel sur les acteurs de la mode. Certains créateurs disent déjà que leur participation leur a permis de se positionner en Côte d’Ivoire. Mais nous devons aller plus loin : les accompagner davantage, les aider à se développer et à conquérir de nouveaux marchés.
Notre réussite sera de pouvoir dire demain que nous avons contribué à faire émerger des créateurs capables de s’imposer à l’international et de développer des marques commercialisées partout en Afrique.
Je vois AfrikFashion comme un événement de grande envergure, capable de rassembler de nombreux acteurs en Côte d’Ivoire et de repositionner notre pays sur la carte de la mode africaine et internationale.
Pour conclure, avez-vous un dernier mot ?
Je voudrais adresser un message aux partenaires et aux sponsors. Je compare souvent la mode au football. Tout le monde s’habille. Se vêtir fait partie des besoins primaires de la vie. La mode doit donc pouvoir toucher tout le monde. Je pense qu’un sponsor qui se positionne bien sur un événement pareil devrait pouvoir en tirer profit. Il faut donc accompagner la mode.
Texte : Mano